L’éthique de la communication des sciences

La communication scientifique est depuis toujours un sujet aussi politique que la science elle-même, comme le montre le travail des historiens sur les premiers musées de sciences et les grandes expositions du XIXe siècle. Mais la volonté récente d’intensifier et de rendre plus efficaces les actions de communication à destination du grand public dans des domaines de recherche particulièrement sensibles, aussi justifiée soit-elle, dans son principe, comme réponse aux menaces que font peser sur l’espace public les « marchands de doute » et les « négationnistes », pourrait faire vaciller le socle des relations entre sciences et démocratie, et nuire ainsi à la place centrale dévolue au sein de cette dernière aux organisations dédiées à la production et à la transmission du savoir.

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On peut définir la communication scientifique comme l’activité visant à enrichir et orienter la conversation collective sur les sciences et les techniques. Portée par des acteurs aux conceptions et aux intérêts très divers, elle s’exerce désormais au sein d’un espace médiatique devenu remarquablement perméable aux idées réactionnaires et aux théories du complot.

Les questions scientifiques les plus importantes, en matière d’environnement et de santé par exemple, suscitent des discussions biaisées, polarisent les opinions et font croître des micro-communautés épistémiques au sein desquelles se diffusent rumeurs et fausses nouvelles. Ce phénomène, désormais bien documenté, est loin d’avoir reçu une explication générale satisfaisante. Au regard des enjeux pour des démocraties engagées à relever les défis immenses de l’anthropocène, la fragilité et l’ambivalence de la communication des sciences en font un sujet d’intérêt public et de préoccupation majeur.

Le problème n’est pas celui d’un effondrement général de la confiance dans les sciences ou de l’avènement d’un régime de « post-vérité ». D’après de récentes enquêtes, la confiance dans la science comme institution s’érode beaucoup moins qu’on le prétend parfois et les citoyens savent en majorité identifier les sources d’information légitimes. De même, l’idée courante parmi les intellectuels d’une forme de crédulité collective ne résiste pas à l’analyse, comme le montrent les recherches sur la vigilance épistémique. Enfin, plusieurs travaux en science politique suggèrent que la forte polarisation de l’opinion publique observée aux États-Unis masque l’ampleur d’un accord plus profond.

Mais un phénomène social limité, contextuel et superficiel peut avoir des conséquences importantes, s’il suffit à changer à court-terme les comportements des citoyennes et des citoyens, par exemple dans le domaine électoral. Des actions de communication « toxiques » peuvent réussir, sur un thème précis, à brouiller les frontières entre science et opinion, entre sujets de débat et sujets de consensus, entre questions de fait et questions de valeur. Même si ses effets sont fugaces, cette communication peut avoir des conséquences politiques, sociales et environnementales d’autant plus délétères qu’elle cible souvent des groupes déjà marginalisés et vulnérables.

Une « science de la communication des sciences »

Face à ce risque, les initiatives lancées au sein des établissements d’enseignement supérieur et de recherche doivent non seulement gagner en efficacité mais aussi réussir à s’adresser à des publics dont le capital social et culturel, source de toutes les capacités informationnelles et communicationnelles, est très inégalement (et injustement) distribué.

Une nouvelle « science de la communication des sciences », se nourrissant de travaux de sciences cognitives, de sciences comportementales et de sciences sociales, s’est ainsi développée récemment avec l’objectif pratique d’enrichir et d’améliorer les compétences professionnelles dont dépend le succès de la communication scientifique.

Ce domaine de recherche émergeant est en cours de structuration depuis quelques années, en particulier dans le monde anglo-saxon, comme en témoigne un rapport de 2017 de la prestigieuse National Academy of Sciences américaine, qui en résume les (quelques) apports et les (nombreuses) lacunes afin de proposer un programme de recherche cohérent.

Financés par la commission européenne, plusieurs projets de « recherche appliquée » sur la communication scientifique ont été lancés récemment en Europe (Quest, Rethink, Tresca, Newsera, Parcos, Concise…). En France, des programmes innovants se développent, notamment en réponse à l’appel « Sciences avec et pour la société » de l’Union Européenne, tel le projet « Sciences avec et pour une société en transitions » (SUNSET) de l’université de Bordeaux. On trouve également un certain nombre de chercheuses et de chercheurs travaillant à identifier les ressorts de la confiance, de l’autorité et de l’argumentation scientifique à l’Institut Jean Nicod, laboratoire interdisciplinaire de renommée internationale adossé à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et à l’École Normale Supérieure.

En Allemagne, un groupe de recherche du Centre d’études avancées de la LMU Munich dirigé par la philosophe Ophelia Deroy s’est structuré autour de ces questions, en lien avec le Munich Science Communication Lab, dédié aux enjeux de « santé planétaire », et avec Biotopia, le futur grand musée scientifique de la ville. Comme ce bref et (trop) subjectif passage en revue le montre, le domaine est riche, foisonnant, passionnant. Il intéresse désormais les professionnels de la communication, dont l’expérience et le regard stratégique peuvent nourrir un dialogue fécond avec les chercheurs.

Un « tournant narratif » inéluctable

Une leçon essentielle, mais peut-être évidente, de ces premiers travaux concerne la connaissance des « publics cibles ». Une communication efficace, ajustée dans ses effets, s’appuie sur une connaissance précise du public auquel on s’adresse : de ses intérêts, de ses valeurs, de ses usages communicationnels et de ses codes culturels. Pourtant cette connaissance est difficile à obtenir en pratique, même au sein de grandes organisations comme les universités, surtout lorsqu’il s’agit de publics éloignés de la communauté scientifique. Elle exigerait, en toute rigueur, une collaboration de long terme avec les sciences sociales, en particulier la sociologie. Mais les professionnels de la communication raisonnent sur le temps court des stratégies, avec lequel le rythme de la recherche s’harmonise mal. Leur synchronisation pourrait donner cependant de beaux résultats, en complétant utilement les quelques enquêtes disponibles et l’observation pas toujours raisonnée des metrics abondamment fournies par les plateformes sociales.

De nombreux travaux de « science de la communication scientifique » analysent par ailleurs l’efficacité relative de tel ou tel dispositif, de telle ou telle technique. Le « cadrage » (framing) des messages, par exemple, est l’une des techniques les mieux connues et dont l’efficacité est la mieux documentée. Elle consiste à modifier certains paramètres superficiels de la manière dont une information est présentée, comme sa « valence » positive ou négative (« 90% des médecins considèrent que les vaccins sont sûrs » au lieu de « 10% des médecins considèrent que les vaccins ne sont pas sûrs »). Ce cadrage influence la manière dont le message est reçu à la fois en lui-même (il est jugé plus vrai et sera mieux mémorisé en fonction de la valence) et comme argument en faveur de telle ou telle conclusion.

Beaucoup, au sein de ce nouveau domaine en cours de constitution, recommandent également l’usage de techniques narratives, jugées plus efficaces pour intéresser les publics éloignés des institutions, qu’une présentation argumentative ou statistique de l’information scientifique. Une véritable mise en récit (storytelling), qui implique la présence conjointe d’une temporalité, d’une causalité et d’un ou plusieurs personnages, sollicite l’imagination et l’émotion. Des travaux sur la « persuasion narrative » suggèrent que certaines propriétés des récits leur permettent de tromper notre vigilance épistémique, rendant plus acceptables les affirmations émises par les personnages ou énoncées par le narrateur dans le cours de son récit.

Plus positivement, comme le souligne la philosophe et écrivaine Noga Arikha, autrice d’un livre sur la démence ancré dans l’expérience personnelle, sensible et incorporée, de la maladie de sa mère, les formes narratives permettent d’humaniser la communication scientifique, en sollicitant la mémoire et l’imagination, en suscitant l’implication émotionnelle et l’empathie. L’engouement pour les formes narratives, qui donnent une large place aux personnes des chercheuses et chercheurs, au quotidien, à l’imaginaire et aux affects de la recherche, est spectaculaire, d’autant qu’il entre directement en résonance avec les pratiques devenues courantes, au sein des réseaux sociaux numériques, de mise en récit de soi.

Le concours « Ma thèse en 180 secondes », inspiré de la Three Minutes Thesis anglo-saxonne, offre un excellent exemple du « tournant narratif » en question. Il voit en effet s’affronter des doctorantes et des doctorants invités à présenter en trois minutes leur sujet de thèse en le rendant compréhensible à un large auditoire. À la prouesse théâtrale (il s’agit d’une prestation scénique, le plus souvent filmée) et à l’exercice rhétorique s’ajoute une implacable mise en récit, rendue nécessaire par le format. La temporalité est évidemment celle du doctorat lui-même (trois ou quatre ans, en général) et la causalité, celle du parcours initiatique, à la fois intellectuel, émotionnel, social et moral, qui va de la formulation d’une question de recherche à la soutenance d’une thèse.

Parmi les personnages de l’histoire, outre le principal et plus évident (présent sur scène), on trouve souvent les encadrants et les équipes, les proches et, parfois, les institutions, voire les objets de recherche eux-mêmes. La narration est ici au service de la conviction mais aussi de l’amusement. À l’université de Bordeaux nous invitons souvent des lycéennes et des lycéens à assister au concours. Ils y découvrent à la fois les sujets de recherche et une forme narrative énergique de communication des sciences. 

Résister au paternalisme épistémique, un enjeu pour la démocratie

Face aux menaces, bien réelles, de déstabilisation de l’espace public, les universités, acteurs de la recherche, de la formation et de l’innovation, jouent ici un rôle majeur en diffusant dans la société une culture scientifique et technique devenue indispensable pour comprendre les enjeux auxquels nos démocraties sont confrontées. On ne peut que se réjouir de l’énergie dépensée et de la créativité mise en œuvre pour partager efficacement avec le plus grand nombre les résultats, les questionnements et les démarches de la science.

Mais la communication des sciences, qu’elle soit pratiquée par des scientifiques, des journalistes ou des professionnels de la communication, et telle qu’elle pourrait être encore « améliorée » grâce aux recommandations des spécialistes, soulève à mon sens une importante question normative.

Même au sein des styles les plus élaborés de communication scientifique, des décisions sont prises pour formuler les messages de manière à minimiser la complexité et l’incertitude des données, des résultats et des méthodes de la science. Or, en « cadrant » plus intentionnellement encore les messages, comme nous invite à le faire la nouvelle « science de la communication des sciences », afin de les rendre plus convaincants, en transformant ces messages en « bonnes histoires », faciles à accepter et à mémoriser, on interfère, sans leur consentement mais pour leur bien, avec les démarches de connaissance (inquiry) des publics.

Ce paternalisme épistémique, qui ignore délibérément la capacité des personnes à « enquêter » par elles-mêmes, quitte à se tromper, risque d’appauvrir à la longue la discussion scientifique en la privant d’une indispensable diversité épistémique. En outre, vis-à-vis des personnes les plus vulnérables qui, appartenant à des groupes opprimés ou marginalisés, se sentent déjà reléguées voire discriminées, et sont souvent victimes de ce que la philosophe Miranda Fricker appelle des « injustices épistémiques » (leur témoignage, par exemple, étant tenu pour moins légitime), ce paternalisme s’apparente à une forme de violence symbolique.

Ainsi, pour accroitre l’efficacité ou élargir le public de la communication scientifique, on ne peut se contenter d’appliquer des techniques rhétoriques et narratives plus efficaces. On doit s’assurer de la cohérence entre son style de communication et ses intentions, en mobilisant, par exemple, des formes narratives qui suscitent la curiosité et la réflexion plutôt que l’attention ou l’adhésion immédiate. Il faut aussi réussir à travailler avec les personnes les plus « éloigées » de toute culture scientifique et technique afin de gagner leur confiance, ce qui représente un véritable défi dans la pratique, tant en réalité nous restons nous-mêmes dans le monde universitaire éloignés de ces publics.

Aussi le succès de ces efforts, où se joue en partie l’impact sur le long terme de la communication scientifique, dépendra-t-il beaucoup du travail effectué avec les communautés universitaires pour développer leurs liens, même « faibles », avec le reste de la société. L’une des responsabilités les plus éminentes des universités qui tentent d’ouvrir leurs frontières sociales et symboliques est de maintenir la confiance avec leurs publics en adoptant une éthique irréprochable en matière de communication scientifique.

Cet article a été publié pour la première fois le 4 octobre 2022 dans le quotidien AOC.

Philippe Vellozzo

Philosophe, Directeur de la communication de l’université de Bordeaux

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