A Bordeaux, l’école où on apprend aux juges à juger

« Je cherchais un métier qui ait du sens »

Pendant plusieurs mois, alors qu’elle venait de lâcher le cabinet d’avocats où elle travaillait et que le Covid se répandait sur le monde, Dominique Gendry, 38 ans, n’a pas raté beaucoup d’audiences correctionnelles sur les bancs du public de ce tribunal d’Île-de-France. « Il m’arrivait de rester jusqu’à 2 heures du matin pour observer », raconte-t-elle.

Comme ce dossier de violences conjugales sur fond de déchirement pour une garde d’enfants. « L’auteur des violences a été condamné. Mais le juge l’a beaucoup écouté. Il a cherché à mettre des mots sur des ressentis. Et, à l’audience, il y a eu une prise de conscience. J’ai trouvé ça fort. Il y avait de la fermeté, mais aussi beaucoup d’humanité dans sa façon de s’adresser aux personnes. Je me suis dit : c’est ce genre de magistrat que je voudrais devenir. »

257 auditeurs, recrutés sur concours

Avec 257 autres auditeurs, recrutés sur concours, Dominique Gendry a intégré cette année l’une des plus méconnues et des plus discrètes des grandes écoles françaises. L’École nationale de la magistrature (ENM) forme, à Bordeaux, les magistrats français.

  • Les auditeurs de la promotion 2022 sont âgés de 21 à 45 ans.


    Les auditeurs de la promotion 2022 sont âgés de 21 à 45 ans.
    Jean-Maurice Chacun
  • Après plus de deux ans de formation, ils prendront leurs premières fonctions.

« Je cherchais un métier qui ait du sens »

blank

Pendant plusieurs mois, alors qu’elle venait de lâcher le cabinet d’avocats où elle travaillait et que le Covid se répandait sur le monde, Dominique Gendry, 38 ans, n’a pas raté beaucoup d’audiences correctionnelles sur les bancs du public de ce tribunal d’Île-de-France. « Il m’arrivait de rester jusqu’à 2 heures du matin pour observer », raconte-t-elle.

Comme ce dossier de violences conjugales sur fond de déchirement pour une garde d’enfants. « L’auteur des violences a été condamné. Mais le juge l’a beaucoup écouté. Il a cherché à mettre des mots sur des ressentis. Et, à l’audience, il y a eu une prise de conscience. J’ai trouvé ça fort. Il y avait de la fermeté, mais aussi beaucoup d’humanité dans sa façon de s’adresser aux personnes. Je me suis dit : c’est ce genre de magistrat que je voudrais devenir. »

257 auditeurs, recrutés sur concours

Avec 257 autres auditeurs, recrutés sur concours, Dominique Gendry a intégré cette année l’une des plus méconnues et des plus discrètes des grandes écoles françaises. L’École nationale de la magistrature (ENM) forme, à Bordeaux, les magistrats français.

  • Les auditeurs de la promotion 2022 sont âgés de 21 à 45 ans.


    Les auditeurs de la promotion 2022 sont âgés de 21 à 45 ans.
    Jean-Maurice Chacun
  • Après plus de deux ans de formation, ils prendront leurs premières fonctions.


    Après plus de deux ans de formation, ils prendront leurs premières fonctions.
    Jean-Maurice Chacun

Cet étonnant bâtiment à quelques encablures de l’hôtel de ville qui constitue, avec le palais de justice, « l’îlot judiciaire » de Bordeaux fut achevé en 1972, sur les vestiges du fort du Hâ. Il avait abrité une prison avant d’être totalement revisité par l’architecte Guillaume Gillet, puis par Richard Rogers.

« L’îlot judiciaire » de Bordeaux fut achevé en 1972


« L’îlot judiciaire » de Bordeaux fut achevé en 1972
Jean-Maurice Chacun

Dans un grand hall en forme de croissant qui encercle la vieille tour des Minimes se croisent environ 500 élèves magistrats (auditeurs) répartis en trois promotions.


Dans un grand hall en forme de croissant qui encercle la vieille tour des Minimes se croisent environ 500 élèves magistrats (auditeurs) répartis en trois promotions.
Jean-Maurice Chacun

Dans un grand hall en forme de croissant qui encercle la vieille tour des Minimes se croisent environ 500 élèves magistrats (auditeurs) répartis en trois promotions. Dans celle de 2022, ils sont âgés de 21 à 45 ans. Beaucoup d’entre eux disposaient du bagage pour prétendre à des carrières parfois plus lucratives, que ce soit dans l’avocature, dans les « grands corps de l’État » ou dans de grandes entreprises. Dans deux ans, leur premier poste sera peut-être juge d’application des peines à Châteauroux ou substitut du procureur à Moulins… Tous font état d’un cheminement, souvent maillé de rencontres, qui les a convaincus d’embrasser cette carrière à laquelle la Constitution confère le statut de « gardien des libertés individuelles ».

Les mots d’un ancien bagnard

Je pense que le juge aux affaires familiales de Guéret rend de très grands services à la société.

William, 27 ans, avait par exemple arpenté la voie royale menant aux plus hautes sphères : Sciences Po, HEC, avant d’être sur le point d’intégrer l’ENA. « Je pense que le juge aux affaires familiales de Guéret rend de très grands services à la société. Je ne trouvais pas mon compte dans les écoles de commerce. Je trouvais que ce n’était pas enrichissant. J’avais besoin de concret », explique-t-il.

À la terrasse d’un café sur la place PeyBerland, qui jouxte l’école, Guillaume se souvient de ces trois années où, sans formation en droit, il a bûché pour réussir, à la troisième tentative, le concours d’entrée. « J’ai un temps envisagé de passer le concours de capitaine des pompiers. Je cherchais un métier qui ait du sens », raconte-t-il.

Il situe les prémices de sa vocation lors d’un séjour au Maroc. Et la rencontre avec Ahmed Marzouki, cet écrivain activiste enfermé pendant dix-huit ans dans la prison secrète de Tazmamart. « Entendre cet homme qui avait été traité de la pire des manières par une justice qui n’était pas indépendante, et qui pourtant parlait sans rancœur des droits fondamentaux, m’a beaucoup marqué. Ce fut mon premier contact avec la justice », se souvient-il

« Ici, on n’apprend pas le droit, on apprend un métier »

blank

L’ENM est un lieu sensible. Le propre d’une décision de justice étant d’être exposée au risque de faire des mécontents. Nulle surprise à ce que les critiques qui jalonnent la vie judiciaire rejaillissent parfois, avec plus ou moins de bonne foi, sur le lieu où l’on apprend aux juges à juger.

Au rez-de-chaussée de la tour des Minimes, où boiseries et canapés en cuir noir donnent à ce salon de réception un air British, sur les murs de pierres bordelaises s’étalent par ordre chronologique les portraits des 16 anciens directeurs. En 2020, pour la première fois, le visage d’une femme, celui de Nathalie Roret, s’est glissé dans cette galerie masculine. Un progrès notable éclipsé par une autre première dans un lieu où la formation est essentiellement dispensée par les pairs : elle est avocate. « On était dans un tel climat d’éloignement entre avocats et magistrats que je ne pouvais pas refuser la proposition qui m’était faite », explique la directrice.

En 2020, pour la première fois, une femme, Nathalie Roret, prend la direction de l’ENM : elle est avocate


En 2020, pour la première fois, une femme, Nathalie Roret, prend la direction de l’ENM : elle est avocate
ENM

Une multiplicité de profils

Près de la moitié (47 %) des auditeurs de la promotion 2022 ont exercé un autre métier avant d’intégrer l’école : gendarme, instituteur, salarié d’un centre de déradicalisation… mais aussi avocat


Près de la moitié (47 %) des auditeurs de la promotion 2022 ont exercé un autre métier avant d’intégrer l’école : gendarme, instituteur, salarié d’un centre de déradicalisation… mais aussi avocat
ENM

Le portrait, non dénué d’arrière-pensées politiques d’une ENM creuset de « l’entre-soi » des magistrats, qui a précédé (à son corps défendant) sa nomination, mériterait probablement quelques nuances. Si, à l’instar de beaucoup de « corps de l’État », la magistrature peine à représenter toute la diversité de la société, la multiplicité des profils qu’abrite l’ENM (dont la formation est régulièrement citée en exemple à l’étranger) est sans commune mesure avec beaucoup de grandes écoles. Près de la moitié (47 %) des auditeurs de la promotion 2022 avaient exercé un autre métier avant d’entrer dans cette école. Gendarme, instituteur, salarié d’un centre de déradicalisation… mais aussi beaucoup d’avocats.

En tant qu’avocat, dans un procès, on est la voix d’un client. Le juge, lui, va aborder le dossier sans prendre parti.

Louise, 34 ans

Louise, une Toulousaine de 34 ans, en fait partie : « En tant qu’avocat, dans un procès, on est la voix d’un client. Le juge, lui, va aborder le dossier sans prendre parti. J’étais attirée par cette indépendance vis-à-vis du justiciable », raconte-t-elle.

« L’école est une sorte de cocon. On y apprend un idéal. Mais, sur le terrain, les conditions seront moins optimales »


« L’école est une sorte de cocon. On y apprend un idéal. Mais, sur le terrain, les conditions seront moins optimales »
ENM

Vue intérieure de l’ENM


Vue intérieure de l’ENM
Jean-Maurice Chacun

Une formation par les pairs

Une vingtaine de magistrats détachés assurent le cœur de l’enseignement. En tout, plus de 700 intervenants de tous les horizons complètent ponctuellement, chaque année, la formation, dont une cinquantaine d’enseignants associés (magistrats, médecins, chercheurs, psychologues…). Près de la moitié des trente et un mois de formation sont consacrés à des stages, dont onze mois en juridictions (le reste se partage entre cabinets d’avocats, surveillant pénitentiaire, services d’enquête…). À la fin de sa formation, après y avoir été déclaré apte, l’auditeur choisi une spécialisation qui constituera sa première affectation après avoir suivi onze semaines de stage dans cette spécialité.

Il faudra encore de longs mois aux auditeurs pour devenir des magistrats à part entière. « Ici, on n’apprend pas le droit, on apprend un métier », remarque Manon Illy, une ancienne assistante juridique de Marseille, déléguée de la promotion 2022 avec Dominique Gendry. En réalité, ce sont près d’une dizaine de métiers qui sont décortiqués. Procureur, juge d’instruction, juge d’application des peines, juge aux affaires familiales… « L’objectif est de donner les outils pour toutes les fonctions qu’un magistrat peut être amené à occuper », pose Céline Mugerli, adjointe à Sonia Desages, la sous-directrice des études.

On a coutume de dire que le pire ennemi de l’avocat, c’est son client. Mais l’ennemi du juge, c’est souvent lui-même

Samuel Lainé, directeur adjoint de l’ENM

Ce matin, dans l’amphithéâtre SimoneVeil, cœur de l’école, un professeur de l’université de Bristol détaille les théories des « biais de jugement ». Ou comment la prise de décision est exposée à des distorsions cognitives : croyances, poids des normes sociales, illusions statistiques, biais de confirmation… Certains pensent même que la proximité avec l’heure du repas peut peser sur la sévérité d’une décision, raconte le chercheur sans complètement valider cette thèse ! « On a coutume de dire que le pire ennemi de l’avocat, c’est son client. Mais l’ennemi du juge, c’est souvent lui-même », relève Samuel Lainé, le directeur adjoint de l’école.

L’amphithéâtre Simone-Veil, au cœur de l’école


L’amphithéâtre Simone-Veil, au cœur de l’école
Jean-Maurice Chacun

Cas concrets

Aux cours magistraux s’ajoutent une multitude de cours pratiques où, par petits groupes, sous la responsabilité de magistrats détachés, les auditeurs vont explorer les ficelles du métier. « L’idée est de travailler au maximum à partir de cas concrets », explique Laure Moisset, responsable du pôle pénal. Construction d’un syllogisme, recherche de la preuve, techniques d’entretien, rédaction d’un jugement…

Dans une salle d’audience factice, les futurs magistrats s’entraînent à présider ou à requérir sous l’œil de leurs aînés. « On leur demande leur ressenti après la séance. Puis, quand on leur montre la vidéo, il y a parfois des écarts ! Ce travail est primordial. L’oral reste le cœur de notre métier. Il faut que le justiciable ait le sentiment d’avoir été écouté. Développer sa capacité d’écoute, sa posture, cela s’apprend », insiste Myriam Saunier, animatrice du pôle civil. Depuis le scandale d’Outreau, l’ENM a renforcé l’appui de psychologues dans ces séances.

Et l’état de la justice ?

blank

Dans l’immense cour de l’ENM, où la vue sur le palais de justice est imprenable, le poids des responsabilités qui les attendent s’insère dans les conversations entre auditeurs. « L’erreur judiciaire, on y pense en permanence », confie William. Mais d’autres préoccupations liées à l’époque s’ajoutent. Car le diagnostic largement partagé sur l’indigence d’une justice qu’un ministre avait même qualifié d’« en voie de clochardisation » a traversé les murs enveloppants de l’école.

« On a tous conscience que l’école est une sorte de cocon. On apprend un idéal. Mais on sait aussi que, sur le terrain, les conditions seront moins optimales », relève Louise. Au sein de l’équipe enseignante, on n’ignore pas cet écueil. « C’est parfois compliqué quand ils arrivent en juridiction. Mais on se refuse à proposer un enseignement dégradé. On ne peut pas adapter la formation au manque de moyens dans les juridictions », soutient Céline Mugerli.

L’état de la justice ? Guillaume pousse un long soupire et hausse les épaules. « Il n’est pas normal qu’un juge n’ait pas les moyens de passer plus de vingt-cinq minutes sur un dossier sur lequel pèse une incarcération. Aucun justiciable ne mérite cela. »

L’inquiétude la plus profonde ? « Peut-être un jour de perdre la foi. On a tous parfois croisé dans les tribunaux des magistrats qui, à force d’avoir l’impression de vider l’océan avec une petite cuillère, n’y croyaient plus », glisse Manon Illy.

« La Tribune des 3 000 »

Visitables pendant les Journées du patrimoins

blank

Achevé en 1972, le bâtiment de l’ENM a été bâti sur l’ancien fort du Hâ, à Bordeaux, revisité par les architectes Guillaume Gillet et Richard Rogers. Le site abritait anciennement une prison. Deux tours (classées à l’Unesco), vestiges du fort, ont notamment été conservées. Signe des temps, le projet d’augmentation des effectifs de magistrats devrait conduire l’ENM à s’étendre dans des bâtiments annexes, à Bordeaux. Le bâtiment est ouvert ce week-end au public pour les Journées du patrimoine.

Cette année, au moment de se choisir un nom, la promotion a abandonné l’usage consistant à se baptiser du nom d’une sommité du monde judiciaire au profit de « la Tribune des 3 000 ». Ce nom de baptême, en écho à la tribune publiée l’automne dernier à la suite du suicide d’une jeune magistrate en burn-out et signée par des milliers de magistrats et professionnels de justice pour dénoncer la misère de la justice et ses conséquences sur les justiciables, a peut-être provoqué quelques sueurs contenues à la chancellerie ! « Nous avons beaucoup débattu entre nous de cette proposition qui a été votée par 60 % des auditeurs. Il ne s’agit pas d’agiter une complainte revendicative, mais plutôt de poser un acte de foi à partir d’un constat lucide. Nous pensons que ce qui est décrit dans cette tribune constitue le défi que notre génération va avoir à relever et illustre notre volonté et notre enthousiasme pour travailler à améliorer les choses », insistent Manon Illy et Dominique Gendry, les délégués de la promotion 2022.

« On ne veut pas entrer en révolte, renchérit William. Mais je crois que notre génération n’a pas envie d’accepter une situation dégradée comme une donnée avec laquelle il faut composer comme l’ont fait, malgré eux, nos prédécesseurs. » « On est conscients d’aller vers une fonction qui implique un devoir de réserve. Mais on garde un esprit critique, on est capables de savoir quand on peut donner notre avis ou pas », continue Louise, auditrice.

Nul ne saurait remettre en question le constat partagé depuis belle lurette sur l’état de la justice. Ni les aspirations d’une génération qui a grandi face au spectacle de la transformation souvent douloureuse des services publics et du monde du travail. « Nous sommes face à une génération qui a voyagé avec Erasmus. Ils connaissent parfaitement les standards européens, souvent bien plus élevés que les nôtres. Il n’est pas hallucinant qu’ils revendiquent cette justice-là », remarque Laure Moisset du pôle pénal.

Un jour, un magistrat en fin de carrière avait donné à une auditrice ce conseil : « Ayez aussi une vie personnelle, sinon vous risquez d’être de mauvais juges. » En creux, elle avait entendu comme un regret qu’il ne pouvait pas dire.

A Bordeaux, l’école où on apprend aux juges à juger