«Offensive islamiste : l’école, ce n’est pas “venez comme vous êtes”»

FIGAROVOX/TRIBUNE – Pour Jean-Loup Bonnamy et Naïma M’Faddel, l’augmentation des atteintes à la laïcité dans les établissements scolaires est favorisée par l’évolution de notre société qui est selon eux devenue à la fois individualiste et consumériste.

Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de philosophie, Jean-Loup Bonnamy est spécialiste de géopolitique et de philosophie politique. Il a publié, avec Renaud Girard, Quand la psychose fait dérailler le monde (collection «Tracts», Gallimard, 2020).

Consultante et ancienne adjointe au maire de Dreux, Naïma M’Faddel a publié Et tout ça devrait faire d’excellents Français (Éditions du Seuil, 2017).


La situation est grave. Les atteintes à la laïcité bondissent dans les établissements scolaires. Dans la quasi-totalité des cas, ces atteintes sont le fait d’élèves de confession musulmane. Cette offensive ne sort pas de nulle part. De même que la génération spontanée n’existe pas en biologie, elle n’existe pas non plus dans le domaine de la contestation politique. Derrière les élèves qui se présentent avec des tenues religieuses à l’école se tient une armada de militants et d’agitateurs islamistes qui multiplient les appels à enfreindre la loi et les règlements intérieurs des établissements. À l’heure d’internet et des réseaux sociaux, les cadres islamistes n’ont pas besoin de connaître directement leurs troupes ni de donner des directives précises. Il leur suffit de miser sur l’esprit contestataire propre à l’adolescence et de diffuser des messages sur des plateformes numériques en attendant qu’une partie de leurs followers, qu’ils n’ont jamais rencontrés, suivent les consignes. On peut reprendre ici le concept éclairant de Gilles Kepel sur le «djihad d’atmosphère» et le transposer à cette offensive identitaire, imprégnée de religieux, sur l’école. De même qu’il existe des influenceurs spécialisés dans la mode, les produits de beauté, le sport ou la diététique, de même il existe une masse d’influenceurs islamistes qui créent une ambiance générale de contestation permanente de la laïcité. Si 10.000 lycéens musulmans voient une vidéo les incitant à se présenter en classe en tenue prétendue islamique, il suffit que 1 % passe à l’action pour qu’on ait une centaine d’incidents.

Et bien sûr ces méthodes modernes n’interdisent nullement le recours aux anciens moyens, et des militants islamistes de terrain, implantés localement, peuvent contribuer à relayer le message, à organiser les choses, à intimider les opposants. Cette offensive en règle est la preuve que la France a raison de prohiber le port de signes religieux à l’école. On pourrait parfois douter du bien-fondé de cette interdiction. Mais le fait qu’elle soit régulièrement contestée et attaquée par des militants islamistes, hostiles à la France et à la République, et ce depuis «l’affaire du foulard» à Creil en 1989, montre qu’il s’agit bien d’un enjeu capital sur lequel il ne faut surtout pas céder.

Les incidents se multiplient et s’enveniment lorsque la situation locale est déjà dégradée pour d’autres raisons, constituant ainsi un terreau favorable à la contestation identitaire. Dans un établissement bien géré, avec des enseignants qui s’entendent bien entre eux et sont soutenus par leur direction, où la discipline est assurée, où les dysfonctionnements sont rares et où règne une bonne ambiance de travail, l’offensive islamiste se limitera à quelques cas isolés et ne prendra pas. Mais dans un établissement où des tensions préexistent, les atteintes à la laïcité deviendront beaucoup plus facilement récurrentes et feront boule de neige. Elles seront un moyen pour les élèves d’exprimer un malaise. Or, la crise actuelle de l’école multiplie le nombre d’établissements au bord de l’implosion, donnant prise aux islamistes qui profitent du mécontentement généralisé, instrumentalisent les frustrations et exploitent les faiblesses de l’adversaire. Plus largement, dans leur combat contre l’école laïque, les islamistes sont servis par l’évolution globale de la société française. Leur offensive contre l’école n’est ainsi que l’une des innombrables conséquences d’une immigration de masse non-assimilée, et pas même intégrée. Il est donc urgent de reprendre le contrôle des flux migratoires, de réduire drastiquement l’immigration et de renouer avec des politiques assimilationnistes afin de construire un parcours d’acculturation favorisant la cohésion nationale.

Si l’école doit être pénétrée par les forces qui traversent la société, on n’aura pas le droit de déplorer les conséquences. Ainsi, si on cite des programmes de télé-réalité dans les manuels, on n’aura pas le droit de déplorer la baisse du niveau.

Jean-Loup Bonnamy et Naïma M’Faddel

De plus, notre société est individualiste et consumériste. Cette situation nourrit l’islamisme de deux façons, en apparence contradictoires, mais en fait complémentaires. D’une part, cet individualisme déstabilise certains individus, qui cherchent alors à redonner du sens à sa vie en se tournant vers une pratique rigoriste de la religion et à résoudre leurs angoisses identitaires en se repliant sur une communauté fantasmée. D’autre part, même lorsqu’il se tourne vers l’islamisme, l’individu garde des comportements individualistes et consuméristes. Comme tout bon consommateur, Il fait valoir son droit à la différence et ses revendications communautaires. On en arrive donc à une situation paradoxale, véritable pain béni pour les islamistes: des jeunes déboussolés qui invoquent leur droit à la différence pour défendre un modèle (l’islamisme) profondément hostile à toute différence. Des gamins écœurés par la consommation de masse et le matérialisme et qui se réfugieront donc dans la lecture la plus rigoriste et la plus dogmatique de la religion pour donner du sens à leur vie, mais qui seront fiers d’avoir le dernier smartphone et une paire de baskets de marque sous leur qami. Des lycéens dégoûtés par le «Il est interdit d’interdire» de mai 68 et qui se tournent donc vers l’islamisme, mais qui invoquent ce même «Il est interdit d’interdire» pour porter une abaya ou un hijab dans leur salle de cours. Le cocktail est explosif.

En outre, la société française s’américanise. Or, le modèle communautariste des États-Unis ne voit rien à redire au port de signes religieux à l’école. Il y a là une contradiction de la part de nos gouvernants. Comment justifier le refus du modèle multiculturaliste anglo-saxon alors que le président de la République et ses ministres ne cessent de truffer leurs interventions de mots anglais? Le Président Macron ne veut pas du voile à l’école et il a raison. Mais il se contredit, sans s’en rendre compte, lorsqu’il parle à longueur de journée de «start-up nation», de «French tech» et autres «task forces»… Et comment défendre la laïcité à la française à l’intérieur quand on mène une politique atlantiste à l’extérieur? En 2004, Jacques Chirac et Dominique de Villepin faisaient interdire les signes religieux à l’école. Ils avaient le mérite de la cohérence: ils défendaient le modèle français aussi bien en politique étrangère qu’en politique intérieure. Gaullistes, ils s’opposaient à la guerre en Irak de George W. Bush et défendaient la laïcité à la française dans nos établissements scolaires. Leur politique arabe les mettait à l’abri de l’accusation d’islamophobie. Aujourd’hui, défendre le modèle laïc français est une tâche bien ardue quand l’imaginaire des gouvernants français est complètement colonisé par les représentations anglo-saxonnes et quand toutes les décisions de politique étrangère se résument à un strict alignement à l’égard de Washington.

De même, depuis 30 ans, on fait entrer la société dans l’école. Et on s’étonne de voir des élèves se présenter en tenue islamique alors que c’en est la conséquence logique. Aujourd’hui, l’islam est la religion d’une partie du corps social. Or, cet islam est travaillé en profondeur par des militants islamistes. Si l’islamisme est dans la société et si la société entre dans l’école, alors l’islamisme y entre aussi. Face à cet état de fait, il y a deux options. Soit on considère que l’école est un sanctuaire, que l’enfant devient véritablement quelqu’un d’autre quand il pénètre dans son établissement scolaire et que les influences de sa famille et de sa religion, mais aussi celles du marché et des médias, doivent être mises de côté durant le temps scolaire. On verra ainsi dans l’enfant et dans l’élève deux êtres distincts. C’est à cette condition qu’il sera légitime et cohérent de défendre la laïcité à l’école. Soit on considère que l’école doit être pénétrée en profondeur par les forces qui traversent la société. Mais dans ce cas, on n’aura pas le droit de déplorer les conséquences. Ainsi, si on cite des programmes de télé-réalité dans les manuels scolaires (comme c’est le cas aujourd’hui), on n’aura pas le droit de déplorer la baisse du niveau. Si on fait entrer les parents dans la «communauté éducative» (article 11 du code de l’Éducation), on sera malvenu de s’étonner que 48 % des violences, insultes et menaces commises contre les enseignants viennent de ces mêmes parents. Si on n’enseigne plus le roman national dans les cours d’histoire, on devra accepter que les élèves ne soient plus fiers d’être français et se tournent vers d’autres affiliations.

L’État se vide de son sacré et de son autorité pour devenir un grand dispensateur de droits et d’allocations.

Jean-Loup Bonnamy et Naïma M’Faddel

Si on invite les enseignants à se mettre au même niveau que l’élève, on ne doit pas être surpris de voir l’autorité du professeur constamment remise en question, car c’est justement la distance qui crée le respect. Et si on met tout cela bout à bout, on ne doit pas trouver anormal de voir des élèves en abaya ou en qami qui confondent l’école avec une célèbre chaîne de restauration rapide dont le slogan est «Venez comme vous êtes». En venant comme ils sont, ils ne font que prolonger dans ses ultimes conséquences la logique qui régit l’école depuis plus de 30 ans. C’est d’ailleurs pour cela que le port de l’uniforme serait une bonne chose. Certes, cela ne réglerait pas le problème. Mais cela limiterait les contestations et les interprétations, compliquant matériellement la tâche de tous ceux qui ont des revendications identitaires ou vestimentaires, de l’abaya et du qami (vêtements traditionnels de la péninsule arabique, qui n’ont rien d’islamique à la base, mais qui sont aujourd’hui récupérés par les salafistes) au crop-top. Et surtout, cela serait le symbole d’un sursaut, d’une reprise en main visant à remettre de l’ordre dans l’école, à gommer les inégalités sociales et à recréer un écart entre école et société.

De même, face à l’islamisme, on évoque en permanence les fameuses valeurs de la République. Mais ceux qui ont en charge cette République ne cessent de la démanteler, elle et ses valeurs. Ainsi, depuis 1989 et l’arrêt Nicolo du Conseil d’État, on affirme la supériorité du droit européen sur le droit français. Mais a-t-on mesuré à quel point ce principe est contraire à toutes les idées régulatrices de la République? S’il existe un droit supérieur à celui de la République, alors il n’y a plus de République. A-t-on aussi perçu que la France était le seul pays de l’UE à être laïc par principe constitutionnel? Sur le plan européen, notre position est minoritaire. A-t-on noté que des instances européennes avaient régulièrement fait la promotion du hijab? Entre l’idolâtrie européiste et les «valeurs de la République», il faudra choisir.

Si la République n’offre plus de sacré, l’individu-consommateur, ex-citoyen livré à lui-même, trouvera son sacré ailleurs.

Jean-Loup Bonnamy et Naïma M’Faddel

Mais surtout, il faut se poser la question du sacré. À ce titre, la lecture de l’ouvrage de Régis Debray«Ce que nous voile le voile», écrit en 2003, devrait être obligatoire pour tous les fonctionnaires du ministère de l’Éducation nationale et leurs homologues de l’Intérieur. L’être humain a besoin de sacré. Les peintures de Lascaux (18.000 av. J.-C.) avaient déjà un caractère sacré. Longtemps, la République a offert du sacré aux citoyens: monuments aux morts, recueillements, cérémonies, galerie de héros de l’histoire de France (de Clovis à de Gaulle en passant par Victor Hugo et Pasteur), martyrs (par exemple Jean Moulin ou Marc Bloch), culte du drapeau français… Tout cela a été jeté aux orties. L’État se vide de son sacré et de son autorité pour devenir un grand dispensateur de droits et d’allocations. Aux États-Unis, le communautarisme est compensé par une religion patriotique fédératrice, ce qui n’est plus le cas chez nous. Si la République n’offre plus de sacré, l’individu-consommateur, ex-citoyen livré à lui-même, trouvera son sacré ailleurs. Dans les délires du New age et des sectes, dans le néoprotestantisme évangélique (en pleine expansion) ou dans l’islam radical. Avec tout ce que cela comporte comme menaces pour la paix civile.

«Offensive islamiste : l’école, ce n’est pas “venez comme vous êtes”»